Entretien avec Jean Philippe de Tonnac

« Ce regard vous appelle à mobiliser en vous les forces de guérison »

Dans son dernier livre, Le cercle des guérisseuses, l’écrivain Jean-Philippe de Tonnac va à la rencontre de femmes aux dons extraordinaires, suivant le fil de sa recherche d’un nouveau chemin de guérison en lui. On y découvre les parcours atypiques de ces guérisseuses merveilleuses qui font le lien vers l’invisible et on comprend avec évidence pourquoi on doit tous et toutes se reconnecter avec ce féminin en nous.

j

  • Pourquoi avez vous commencé à travailler sur l’écriture de votre livre « Le cercle des guérisseuses »?
    Je pense qu’il y avait au fond de moi une souffrance liée à quelque chose en dépôt. Je crois avoir beaucoup travaillé sur moi, fait un travail d’émondage ; mais il reste toujours, à l’intérieur, des héritages sur lesquels il est difficile d’agir, et qui ne sont pas réductibles. C’est la souffrance dont je parle. Et comme j’ai un terrain familial compliqué, comme la plupart d’entre nous, j’y ai associé instinctivement cette souffrance.
    La seconde façon de répondre, c’est en évoquant ma rencontre avec deux femmes qui sont dans le livre, Marguerite Kardos et Véronique Bez. Elles m’ont permis de m’interroger sur ce que voulait dire engager un véritable processus de guérison lorsque j’ai vu la façon dont elles m’accueillaient moi et toute mon histoire, parce que nous sommes plusieurs à l’intérieur de nous, à la fois  » je » et « nous ». La difficulté est d’atteindre le « nous » dans notre histoire personnelle. Comme notre culture est individualiste, nous avons naturellement tendance à privilégier le « je » ; mais la guérison passe par le « nous », par l’extension de la quête du « je » au « nous ».
  • Dans ce « nous », il y a le masculin et le féminin qu’on a tous en nous. Dans votre livre, vous parlez beaucoup du féminin blessé ?
    Le « nous » est d’abord toute la fratrie, moi et la communauté humaine dont je procède par le jeu des naissances. « Je » doit se repositionner dans un ensemble, qui est considérable, certaines guérisseuses allant jusqu’à 5 ou 6 générations au dessus. Je ne parle pas de vies antérieures, je parle seulement de liens générationnels. Ensuite le « nous » évoque la polarité masculin/ féminin, vous avez raison, et dans notre histoire, celle des sociétés patriarcales, nous avons une relation compliquée avec le féminin. On ne sait pas très bien pour quelles raisons les femmes – c’est une conséquence – se sont retrouvées disqualifiées dans leur prétention à être plus que des compagnes, des mères qui nourrissent, qui soignent… Pourquoi a-t-on considéré que l’art, la science, la politique n’étaient pas de leur ressort ? Il y a dans l’histoire de notre lignée une évolution qui a fait que le féminin – cette part sensible qui est le trait d’union entre nous et la nature, entre nous et l’invisible, entre nous et la mort – est blessé chez l’homme comme chez la femme. La conséquence en est que le féminin et par conséquent les femmes, et donc la moitié de l’humanité se sont trouvées disqualifiées. A cause de cela, on en est certainement venu à privilégier un cerveau sur un autre, une rationalité au détriment de toute la sphère sensible, la science au détriment de tout ce que les sociétés racines avaient développé en terme de dialogue avec les mondes invisibles. Voilà comment j’explique en partie comment les femmes elles-mêmes ont pu accepter d’être traitées de cette manière, comment elles sont pu se convaincre si longtemps qu’elles n’avaient pas voix au chapitre. Notre histoire est une histoire très douloureuse. Si ce féminin a quelque chose à voir avec notre relation avec la nature, avec l’invisible, la mort, alors cette relation est malade. Face à un monde en danger, nous avons très peu de possibilités de réagir. La gravité absolue de la situation est là.

  • La réconciliation homme/femme en chacun d’entre nous, la guérison du féminin en soi, est donc absolument nécessaire à l’évolution de l’humanité?
    Oui, le féminisme actuel et son agressivité, peut lasser et même irriter, mais il faut le comprendre, au regard de la persécution qu’ont vécu les femmes pendant des millénaires, et qu’elles vivent encore, dans des proportions moindres, dans nos démocraties – mais qui est réelle. Combien de femmes aujourd’hui, sur la terre, sont en situation d’être entièrement dominées , dans leurs pensées, leurs corps, leurs désirs !? Le monde a depuis longtemps pour moi un côté immonde par le sort fait aux femmes. On ne peut pas vivre dans un monde qui traite la moitié de lui même de cette façon. Alors oui, ce féminisme arrogant et tapageur nous ennuie mais il est tout à fait explicable et nécessaire. Il est le signe avant coureur d’un réveil du féminin. On le voit par l’apparition de ces femmes guérisseuses, puissantes porte-paroles de la sorcière ou de la femme sauvage. A l’image de Clarissa Pinkola Estès, un certain nombre d’autrices et auteurs cherchent à conduire les femmes au-delà de ce droit à parité, au-delà de ce droit à simplement exister socialement. Quelque chose qui ne s’est encore jamais exprimé doit se faire entendre. Sortir de cette malédiction qui nous frappe.

  • Vous parlez de malédiction, mais est ce qu’il n’y a pas, de la part de l’homme, un travail essentiel à faire? Ce qui est touchant dans votre livre, et qui sonne juste, c’est que la guérison du féminin passe aussi par les hommes.
    Les hommes sont appelés à cette révolution des consciences. Ils ont souvent concédé aux femmes des acquis de mauvaise grâce sans entendre ce qu’elles pouvaient apporter à la collectivité en propre. Pour l’heure, nos cités ont été pensées par des cerveaux masculins. Nos constitutions, nos lois, nos édifices, nos religions, nos sciences, nos sports ont été pensés dans des têtes d’hommes. Nous habitons le cerveau d’un homme. Combien de décennies encore pour que nous puissions accoucher de projets qui tirent leur meilleure part de cette complémentarité restaurée ?

  • Dans votre livre, vous vous révélez beaucoup, toujours avec pudeur et subtilité, mais ça ne doit pas toujours être un exercice facile. Comment avez vous vécu la découverte de ce féminin blessé en vous?
    Je n’ai jamais trop aimé m’exposer. Dans beaucoup de livres j’ai fait en sorte de ne pas apparaître, au-delà de ce qu’un style, un imaginaire peut révéler de vous. Là, il était évidemment impossible de ne pas me mettre en scène ; j’ai engagé cette démarche vers ces femmes guérisseuses, de mon propre gré. Personne ne me l’a demandé. C’est un livre qui répond à une nécessité profonde, impérieuse. Il fallait que je m’explique et d’une certaine manière, me dévoile un peu. J’ai dit ce que je devais dire pour que ma démarche soit recevable, pour faire comprendre que lorsque la souffrance est là, qu’elle persiste, qu’elle empêche de vivre, il ne faut pas s’arrêter en chemin, il faut élargir le cercle. Donc s’il existe des gens dont nous ne comprenons pas comment ils soignent mais qui peuvent nous faire du bien, et surtout faire du bien à la fratrie, et donc au collectif, il faut y aller!

  • Vous souvenez vous du tout premier soin que vous avez reçu ?
    C’était en octobre 2010 avec Marguerite Kardos, qui est présentée dans l’introduction, à un moment où j’étais en grande difficulté parce que je sortais d’une histoire amoureuse, qui impactait l’être tout entier. Quelqu’un m’avait conseillé d’aller voir cette femme qui recevait à l’époque rue Notre-Dame-des-Champs avec un dispositif assez particulier : la porte du cabinet donnait directement sur la rue. C’est rare à Paris, en général, il y a toujours un interphone, des sas. Là on était dans la rue, on sonnait, elle arrivait et vous ouvrait la porte: elle était là devant vous! Déjà, dans le regard de Marguerite Kardos, dès la première fois – ses yeux bleus, ses cheveux blancs, toute petite -, il y a, je le ressens profondément, un appel à la guérison. Ce regard vous appelle à mobiliser en vous les forces de guérison. Ensuite, le premier soin que je fais avec elle me prouve que par ses questions elle est déjà dans les réponses. Elle oriente l’échange de telle façon que très vite, elle parvient à me « localiser », moi qui me sentais « perdu ». Elle sait déjà où je suis. C’est, dans une vie, un événement au sens fort du terme.

  • Est ce qu’il y a, chez ces guérisseuses, quelque chose qu’elles ont en commun?
    Oui, dans leur chemin, il y a un événement, une épreuve traversée au cours de laquelle le don ou les dons se sont exprimés, c’est récurrent. Ce ne sont pas des femmes qui ont dit à leurs mères: quand je serais grande, je serais guérisseuse ! Elles n’avaient en général aucune idée de ce monde qui les attendait. On les aurait interrogées avant sur le métier qu’elles font aujourd’hui, elles auraient fait preuve de réticence. C’est une rupture dans le continuum de l’existence, une rupture aussi avec l’entourage, qui essaie de faire tout pour les dissuader de changer. Il faut un courage à la fois pour traverser l’épreuve et pour faire face à son entourage. Ensuite il faut rencontrer les premiers patients, c’est assez vertigineux… Donc avec des épreuves de nature assez différentes, on retrouve un peu ce schéma de mort et renaissance à chaque fois.

  • Aujourd’hui en quoi vous n’êtes plus le même homme qu’au début de votre quête sur les pas du féminin ?
    Je n’aurais jamais pu, avant ce livre, assumer la promotion que j’ai dû faire consistant à me rendre un peu partout pour des conférences et des rencontres! C’était quelque chose que je ne savais pas faire, que je ne pouvais pas faire, être devant un public qui ne vous approche qu’à travers une certaine identité. J’étais totalement empêché de m’exprimer par quelque chose qui excède très largement ce qu’on appelle le trac. C’est ce qui fait que j’ai par exemple refusé tant de fois d’aller à une émission de radio. J’inventais des mensonges, comme l’enfant qui arrive en retard et qui raconte des bobards à son professeur. Je ne comprenais pas moi même pourquoi je n’y allais pas, je savais que j’en étais incapable, mais quelque chose m’en empêchait. Voilà une des premières différences considérables pour moi qui exerce le métier d’écrivain. J’ai fait la promotion de mon livre avec naturel et bonheur, le bonheur de constater que je m’étais libéré.
    Le soin n’a pas concerné à proprement parlé mon « je », mais mon « nous », comme je vous le disais. On ne s’est pas occupé de moi, mais de mes morts. Je n’avais jamais imaginé que des morts puissent être en souffrance. Toutes ces femmes partagent l’idée que des morts peuvent souffrir de l’autre côté. Il y a trois situations : les vivants, les morts, et les morts entre deux, qui n’arrivent pas à se retirer, des morts en situation de demander réparation et réconfort aux vivants, de demander un soin d’âme. Ils n’ont plus de corps mais ont encore une âme en souffrance. L’efficience de la prière, qu’on ne pratique plus beaucoup, c’était probablement ça, une action dans l’invisible. Nos funérailles étant bâclées, escamotées, la mort et les morts tabous, les prières regardées avec un certain mépris, nous n’agissons plus sur cette catégorie de morts en souffrance. Beaucoup des maux dont souffre l’homme moderne ont pour origine, expliquent-t-elles, une relation aux morts qui ne peut plus se faire parce que pour lui, simplement les morts n’existent plus.

  • Tous ces sujets là, soigner ses morts, l’invisible, ne sont pas forcément très bien compris et pourtant votre livre a été extrêmement bien reçu, et connait un grand succès, il facilite une parole sur ces sujets. Comment l’expliquez vous ?
    Je ne parle pas dans ce livre en tant que spécialiste – que je ne suis vraiment pas. Je ne suis pas prosélyte. Je n’essaie pas de convaincre. J’ai gardé ma raison. Je ressemble à l’homme que j’étais autrefois même si cet homme essaie de s’ouvrir à des réalités qu’il méconnaissait. Le lecteur comprend que l’auteur partage avec lui une expérience, faite d’abord par un homme qui est allé chercher une solution de guérison auprès des femmes et qui s’explique quant à ses choix. Il y a là une démarche d’humilité, une démarche motivée par une souffrance qui est avouée. Le lecteur est tenté de s’identifier. Si je souffre et qu’il est possible d’élargir sa quête même en direction de personnes dont on ne comprend pas la manière de soigner, est-ce que cela ne vaut pas la peine de tenter ? Beaucoup de mes proches qui m’avaient vu m’embarquer dans cette aventure avec inquiétude, ont lu le livre et ont finalement appelé une guérisseuse. Ce qu’ils n’auraient fait auparavant pour rien au monde !